7. L’énergie des rencontres

Ce long voyage allait nous amener à contempler de beaux paysages. Mais ce que nous cherchions, plus que tout, c’était d’aller à la rencontre de l’Autre, de ces populations si éloignées, de leurs cultures, de leurs modes de vie aussi et plus largement de leurs manières d’être.

Le voyage à vélo a le curieux avantage de nous rendre fragiles. Chaque jour nous avons besoin de l’Autre pour trouver de l’eau, un peu de nourriture et un lieu pour s’abriter. Ces recherches sont l’occasion, le prétexte, de rentrer en contact avec la population locale. Elles ont aussi l’avantage de nous faire progresser au niveau linguistique 

Les habitants nous ont souvent fait signe de nous arrêter en bord de route pour nous offrir des fruits, des boissons fraîches et énormément de chaleur humaine.

Il est vrai que nous ne passons pas inaperçus avec nos drôles de montures, notre chargement et nos trois enfants. Ces derniers génèrent, chaque jour, une vague de sympathie et de générosité parfois démesurée. Nombre de personnes, vivant dans des conditions extrêmement précaires et vêtus très simplement, nous ont offert à boire, à manger ou un toit et ce, tout au long du voyage. Les premières semaines, nous étions extrêmement gênés de recevoir autant. Nous avons compris, au fil des kilomètres, que ce qu’ils nous offraient, était avant tout leur affection et leur humanité.

Ces personnes nous ont appris un élément important de notre conception du voyage à vélo : il est essentiel de savoir prendre son temps. Lors des premières étapes, nous essayions, à tout prix, de rejoindre le lieu de l’étape que nous nous nous étions fixés. Très vite nous nous laisserons guider par les imprévus et les rencontres.

Cela demande parfois de prendre sur soi, notamment lorsque les personnes nous font signe de nous arrêter en pleine montée, afin d’échanger quelques mots. Nous avons toujours essayé de répondre aux sollicitations. Certains jours, la multiplicité de ces rencontres rendait la journée extrêmement morcelée. Il n’était pas rare que nous nous arrêtions plusieurs fois au cours d’un même kilomètre. Échanger quelques mots, prendre une photo souvenir – le monde est équipé de smartphones ! – et offrir un petit vélo en fil chenille ont rapidement fait partie de notre quotidien.

Lors de ces discussions souvent brèves, quelques questions revenaient quasiment chaque fois. Notre nationalité, notre parcours, l’âge des enfants et… le prix de nos vélos. Cette question était, de loin, la plus complexe dans la formulation de la réponse. Nous avions conscience que ce montant représentait parfois plusieurs années du salaire moyen du pays que nous traversions.

Alors, pour ne pas susciter trop d’incompréhension ou éveiller quelque convoitise, nous répondions par un pieux mensonge « C’est un cadeau, on ne connaît pas exactement le montant… » et si l’insistance de nos interlocuteurs se poursuivait, nous ajoutions « ils coûtent certainement chacun, le prix de deux vélos… » sans préciser, bien entendu, le prix d’un vélo en France. Cette réponse suffisait pour satisfaire les plus curieux. Nous enchaînions rapidement sur d’autres thématiques.

En Europe, se déplacer avec des vélos de voyage est devenu fréquent. Dans de nombreux endroits du Monde ces montures sont un luxe. Que dire alors des personnes qui voyagent en 4×4 ou en camping-car ? Cela ne doit pas être un frein à la découverte, à la condition bien entendu, de rester humbles et de respecter les populations locales.

La visite de certains sites touristiques où se déverse quotidiennement un tourisme de masse nous a parfois écœurés. Nous garderons longtemps la mémoire de deux jeunes filles, sensiblement du même âge que Lalie et Esteban, qui récupéraient des bouteilles d’eau minérale (parfois non ouvertes) et des repas entiers jetés dans les poubelles par des hordes de touristes, plus préoccupés par la photo à faire, que par le gaspillage alimentaire. C’était à Angkor, au Cambodge. Ce spectacle insupportable, nous l’avons vu tout au long de notre route, à chaque approche de sites touristiques majeurs. Combien de fois avons-nous été témoins de touristes répondant avec dédain et supériorité aux sollicitations de vendeurs ambulants ? Parfois, nous avons même assisté à des moqueries. Nous n’hésitions pas, alors, à intervenir. Même si nous étions conscients que cela ne ferait pas changer ces personnes, nous voulions montrer que tous les « blancs » n’étaient pas aussi stupides. Nous voulions également que nos enfants se construisent en apprenant à ne pas accepter l’inacceptable et à oser intervenir lorsqu’ils seraient témoins d’intolérables injustices. Pas facile, dans un monde où les personnes préfèrent souvent « ne pas voir » !

A Madrid, cela a failli mal se passer. Nous étions dans le métro lorsqu’un homme et son fils, âgé d’une dizaine d’années, s’amusaient à chaque arrêt, à jeter un papier de bonbon entre la rame et le quai. Je lui fais remarquer qu’une poubelle, située à proximité, serait plus appropriée pour recevoir ces emballages. Il me regarde en souriant et poursuit son manège, suivi dans un mimétisme déconcertant, par son fils. J’insiste alors. Le ton monte. Il s’approche de moi, m’insulte et me dit que de toutes façons des personnes viendront nettoyer. Je poursuis ma vaine argumentation. Il finit par me dire de rentrer chez moi et sort. La rame était pleine, personne n’a bougé. Lalie et Esteban ont eu peur que cela dégénère et n’arrivent toujours pas à comprendre pourquoi le jeune garçon suivait ainsi son père. Ces comportements seront régulièrement pour nous, des occasions d’instruction civique…

Le voyage à vélo permet d’aller au cœur des populations et d’essayer de changer leur regard sur les « touristes-consommateurs » qui, centrés sur la beauté du paysage, oublient parfois que des personnes y vivent. Le tourisme de masse dénature les relations humaines. L’afflux massif de visiteurs va même parfois jusqu’à générer de l’intolérance parmi la population locale. Au Pérou, notamment, des personnes nous ont parfois traités de « Gringos » terme qu’ils utilisent pour qualifier les touristes nord-américains. Nous nous sommes souvent arrêtés pour essayer de discuter. Lorsque nous leur expliquions que nous étions français, tout semblait subitement se calmer. Est-ce le fait que nous venions de France, pays qui jouit d’une belle cote de popularité partout dans le Monde ou est-ce le fait que nous prenions le temps de discuter qui rendait quasi-immédiatement le ton plus amical ? Sans doute un peu des deux. 

Une expression indique que « les voyages forment la jeunesse ». Nous aurions envie de la compléter par « et les rencontres forment les citoyens ». Les personnes rencontrées, nous ont offert une partie d’elles-mêmes. Chaque fois que nous avons connu une petite galère, notamment lors des rares avatars sur les vélos, nous avons toujours trouvé sur notre chemin des anges-gardiens . Dans nombre de pays, quand il s’agit d’aider quelqu’un, peu importe l’heure , le jour, ou l’occupation. La solidarité s’organise immédiatement. Si l’interlocuteur ne sait pas, il sait trouver quelqu’un qui guidera jusqu’à la solution. Parfois, le jeu de piste est long (ce fut le cas notamment pour la réparation du moyeu rohloff à La Paz). Mais avec de la patience et de la confiance accordée à nos interlocuteurs, le résultat est souvent probant.

Ces grands voyages itinérants génèrent parfois de la frustration. Nous aurions aimé partager plus de temps avec des personnes qui nous ont invitées chez elles, en nous proposant de rester quelques jours supplémentaires. Sans avoir de planning défini, il nous fallait poursuivre notre vie nomade, sans quoi nous aurions été obligés de faire de longs trajets en bus pour « rattraper notre retard », ce qui n’était pas l’objectif.

Les rencontres ont été souvent brèves : un soir, un jour ou deux maximum. Cette temporalité les a toujours rendues plus intenses. Nous avons souvent été accueillis au cœur même des familles partageant quelques tranches de leur vie quotidienne.

Durant le premier mois de voyage et notre remontée de la célèbre « ruta 40 » en Argentine, nous retiendrons deux rencontres avec des familles. 

La première à Mendoza alors que nous venions de redescendre la cordillère des Andes. Jorge ralentit à notre niveau et nous  fait signe de nous arrêter. Il fait lui-même du vélo et nous indique que l’entrée dans Mendoza est dangereuse. Il nous guide alors pour rejoindre le centre-ville par de petites routes, puis nous invite à le rejoindre le lendemain, chez lui, dans la banlieue huppée de la capitale argentine du Malbec. Il a une agence de voyage, spécialisée dans le tourisme œnologique. Nous passerons un superbe moment partagé avec lui-même, son épouse et ses deux filles. Les enfants jouent à cache-cache dans la maison (jeu international) pendant que nous échangeons en dégustant un asado, plat typique argentin fait d’immenses pièces de bœuf braisées au barbecue. La soirée se termine en musique. La guitare électrique résonne et fait danser toute la famille. Plus d’un an après nous continuons, via Whatsapp, à nous écrire régulièrement.

Quelques centaines de kilomètres plus au Nord, à Marayes, sur un plateau aride et venté, nous traversons un village qui semble abandonné. Des enfants jouent devant une porte. Nous profitons de leur présence pour demander un peu d’eau. Quelques minutes plus tard, nous nous trouvons autour d’une table à déguster un locro, succulent plat à base de pois chiches et de viande. Avant même la fin du déjeuner, la famille s’empresse de nous libérer de l’espace sous un auvent, afin que nous puissions y installer notre tente. Pas de doute, nous resterons ici aujourd’hui ! 

Ces maisons en adobe, d’une simplicité absolue, abritent en réalité, une vie des plus dynamiques. La fermeture de la mine locale, il y a quelques années, a provoqué l’exode d’une grande partie de la population. Ceux qui sont restés se sont organisés et vivent simplement et très solidairement.

Nos enfants découvrent les maisons sans eau courante. Cette eau qu’il faut aller chercher au puit (le lancer du saut en plastique au fond du puit, pour parvenir à le faire atterrir sur la tranche afin qu’il se remplisse, demande de la dextérité !) sert à se désaltérer mais également de chasse d’eau. 

Auprès d’Oscar, de Mirta, de leurs enfants et petits-enfants nous passons une exceptionnelle journée. Après le traditionnel Maté, nous assistons à la fabrication d’énormes pains qu’Oscar propose ensuite à tout le village. Plus tard, dans la soirée, une de leurs filles arrive de la ville voisine (située à plus de 80 km) pour donner un cours de danse folklorique dans la salle principale, déménagée pour l’occasion. Un air de flamenco et de tango, au cœur de l’Argentine profonde vient nous enivrer.

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8 commentaires pour 7. L’énergie des rencontres

  1. jef46 dit :

    Toutes les valeurs de la VéLove Family dans ce texte si dense en enseignements et incitant la réflexion. Bigs bisous

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  2. Maurou Marie dit :

    J’adore cette solidarité qu’il y a . L’enseignement que vous inculquez à vos enfants . Bravo . Les photos et la vidéo sont magnifiques cela vous laissera de jolies souvenirs bises à tout les cinq

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  3. 205peugeotrouge dit :

    Mes poils se dressent et les larmes me viennent aux yeux à vous lire et à vous voir.
    Merci de continuer à nous ravir de vos rencontres qui devraient être la normalité.

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  4. Nicole Doualla dit :

    C est un vrai challenge de pouvoir à la fois rencontrer autant de cultures différentes et se protéger des esprits malfaisants.Votre petite famille nous en apporte la démonstration.Quand on voit les sourires de Naia Esteban et Lalie en faisant une farandole autour de la terre ça nous rempli t de joie et d espérance sur la nature .humaine

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  5. Raymonde Garcia dit :

    Leçon de vie tout simplement ! Rien à ajouter…
    bisous

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  6. Patricia dit :

    Coucou
    Merci Merci et encore Merci
    Je disais le partage si on pouvait y revenir
    Bisoussssss

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  7. JeanPierre SAILLENS dit :

    Les rencontres c’est bien ce qu’il y a de plus riche d’intense dans le voyage à pied ou à vélo.
    Pour ça comme vous le dites si bien, il faut prendre le temps, ne pas hésiter à s’arrêter, tant pis si on n’atteint pas le lieu prévu. Nul ces bus remplis de touristes qui obéissent au coup de sifflet du guide. Ils ont vu des paysages, des temples, des église… par contre ils n’ont pas vu les personnes locales, Dommage!

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  8. Christine et Joël dit :

    Toutes ces lignes , les photos et vidéos donnent l’impression que c’était hier !! Le temps n’a pas de prise ! Merci, on a hâte de lire la suite !! Amicalement 😉👍🏽

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